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David Looseley
(d'après le site de Volume, infra)
«
Musiques populaires : une exception francophone ? », un
regard de cultural studies sur la sociologie de la
culture à Nantes.
Les opinions libres sur master culture
Cet espace est réservé aux étudiants du master culture
ou des critiques des enseignements et des enseignants qui y sont
diffusés.
Cultural Studies Musiques francophones et enseignants du
Master culture EPIC Nantes
La principale figure scientifique
vivante des Cultural studies
anglaises, David Looseley , rend compte ici du
Colloque
de Louvain Musiques populaires : une exception
francophone ? de février 2007, et des interventions de Joëlle
Deniot Jacky Réault et Gérome Guibert (ancien doctorant de
Joëlle Deniot, docteur en sociologie enseignant au master
culture EPIC en 2004-2005. Sur la conception
du populaire, un des thèmes centraux évoqués par
David Looseley, et développée par J Deniot et J Réault
co-fondateurs du Laboratoire d'Etudes et des Transformations des
Milieux populaires, voir sur ce site ou sur le site
Lestamp, leurs fiches personnelles (- Enseignants Master
culture ou - Chercheurs du lestamp) Equipe Lestamp),
sur les sites de Joëlle Deniot, chanson réaliste et
chanson française de multiples articles interférents et sur
www.sociologie-cultures.com,
Pour un lieu commun des sciences sociales, L'essai en
co-production, Le Commun et, l'article de J Réault, Peuple
politique Peuple social Peuple sociétal
David Looseley
(d'après le site de Volume, infra)
« Musiques populaires : une exception francophone ? »
Synthèse du premier colloque de l’IASPM
– branche francophone d’Europe organisé les 8 et9 février 2007 à
Louvain-La-Neuve, Belgique par Christophe Pirenne.
[Première parution dans
Copyright Volume! 5-2 2006, p. 199-204]
Les 8 et 9 février 2007 s’est tenu le tout premier colloque de
la branche francophone d’Europe de l’IASPM (International
Association for the Study of Popular Music), créée en 2005.
L’absence d’une telle branche au sein de cette association
mondiale de chercheurs spécialisés dans l’étude des musiques
populaires avait longtemps été à regretter. Il fallait de toute
évidence qu’une telle structure existe pour contrebalancer le
poids traditionnellement accordé par l’Association aux musiques
anglophones. Et celles et ceux qui, comme moi-même, ne sont ni
francophones d’origine ni citoyens de pays francophone, mais qui
se penchent quand même sur les musiques actuelles francophones,
souhaitaient particulièrement le dialogue entre les visions
analytiques et culturelles de deux cultures universitaires qui
n’ont pas eu grand chose à se dire en la matière.
Pourtant, comme Gérôme Guibert l’a rappelé dans sa
communication, on oublie souvent qu’une branche spécifiquement
française avait déjà existé, de 1985 à 1989, et qu’un premier
colloque IASPM avait eu lieu en pays francophone d’Europe. En
1989, c’est même la 5e biennale de l’association mondiale qui se
tient à Paris, à l’instigation d’Antoine Hennion et de a revue
Vibrations, attirant 80 intervenants de 24 pays. Mais
selon G. Guibert, cet événement ambitieux et prometteur a plutôt
déçu, révélant ‘les fractures entre recherche francophone et
anglophone’, et ne mettant en présence que ‘des blocs de
chercheurs homogènes et antithétiques’. Les raisons en étaient à
la fois linguistiques (le colloque fut en principe bilingue,
mais ses correspondants ne l’étaient pas) et épistémologiques,
puisque les Anglophones représentaient pour la plupart la
nouvelle ‘pluridiscipline’ des popular-music studies,
issue des cultural studies, alors que les Français
(majoritaires parmi les francophones) se réclamaient de
disciplines spécialisées et séparées. Dialogue de sourds donc.
Dix-huit ans plus tard, l’expérience a été beaucoup plus
réussie. Il est vrai que le colloque de Louvain-La-Neuve a été
plus confidentiel et a réuni uniquement des
francophones—d’origine ou d’adoption (Français, Belges, un
Québécois, trois Anglais, plus un Français installé en
Angleterre). Et ils étaient toujours pour la plupart des
représentants de disciplines plus ou moins traditionnelles :
musicologie, histoire, études littéraires, science humaines.
Pourtant le dialogue s’est instauré tout de suite entre les
diverses approches de celles-ci et les perspectives
pluridisciplinaires des cultural studies. D’abord, de
nombreux intervenants— pour la plupart, les plus jeunes—ont
directement évoqué ces perspectives, interrogeant les
personnalités fondatrices des popular-music studies comme Philip
Tagg, Simon Frith ou Adorno. Par ailleurs, le titre du colloque
a favorisé ce genre de rapprochements, en privilégiant ce
vocable contesté de ‘musiques populaires’ et en invitant les
intervenants à sepencher sur ce qui singularise les musiques
francophones.
La problématique d’une exception francophone a en effet servi de
tremplin à plusieurs thèmes et préoccupations, qui se faisaient
jour au fur et à mesure des 24 communications, malgré la
diversité de celles-ci. J’ai moi-même donné le coup d’envoi,
Christophe Pirenne m’ayant invité à faire en guise
d’introduction un tour d’horizon de cette problématique. J’ai
donc cherché à faire ressortir les composantes distinctives des
discours publics français sur les musiques populaires (médias,
professionnels de la musique, intellectuels, institutions), à
savoir: la difficulté de nommer ces musiques, le souci d’éviter
le ‘populisme culturel’ des cultural studies, et, de
concert, un certain refus de percevoir ces musiques comme
uniquement un plaisir privé. D’autres communications ont
interrogé la notion d’une spécificité francophone sous des
angles bien différents du mien, mais elles ont toutes permis de
voir, explicitement ou non, que cette spécificité existe bel et
bien dans le domaine musical, s’incarnant avant tout dans le mot
même de ‘chanson’. Vocable qui n’a pas son équivalent en anglais
et qui s’offre donc en alternative à l’hégémonie croissante de
la notion anglo américaine de popular music, mais qui
semble également résumer toute une panoplie de significations
esthétiques, culturelles et sociétales qui—c’est le moins que
l’on puisse dire—ne sont pas faciles à cerner.
En décortiquant la carrière et l’image publique de Mistinguett,
en partie à l’aide des Stars d’Edgar Morin, Catherine
Putheil-Dessin a exposé les différences entre les processus de
mythification en oeuvre au music-hall français et au cinéma,
soit entre ‘vedette’ et ‘star’. Joëlle Deniot, replaçant son
papier dans le contexte de débats très récents sur la notion de
chanson française, a identifié pas moins de cinq ‘topiques’ pour
définir l’originalité de celle ci, parmi lesquelles la
proéminence de la langue, du mot—‘le chanter pour dire’—et le
chassé-croisé entre monde de lettres et monde de la chanson’.
Des approches essentiellement littéraires et linguistiques ont
également été adoptées par Céline Cecchetto (‘Popularité et
mémoire dans la chanson française contemporaine’) et
Jean-Nicolas de Surmont (‘L’Ingénierie lexicale au service de la
poésie vocale : propositions, problèmes, solutions’). Par
contre, Stéphane Hirschi a voulu mettre en relief une tout autre
conception de cette spécificité. Pour lui, la chanson se définit
par sa fredonnabilité, par l’interprétation que l’on en fait et
qui lui donne corps, et par une temporalité spécifique qu’il a
qualifiée de ‘compte à rebours’ et d’ ‘expression d’une agonie’.
Mais le caractère exceptionnel de la chanson française n’a été
ni la seule préoccupation des deux journées, ni la seule
découverte. Pour beaucoup dans la salle (Fabien Hein : ‘Jésus,
Satan et les musiques populaires’, Damien Tassin : ‘Le « Gai
Savoir » des pratiques rock’, pour n’en citer que ces deux
exemples), les musiques populaires, c’est avant tout le rock,
ou—comme l’on dit beaucoup plus en anglais qu’en français—pop
music : les musiques nées depuis l’avènement du rock’n’roll,
et plus ou moins sous son influence. Catherine Rudent s’est
demandée s’il y a ‘une façon de sonner’ populaire, et a suggéré
que ce soit la répétition. Dans une communication
particulièrement riche, François Ribac, répondant à sa propre
question provocatrice, ‘pourquoi les Beatles sont-ils anglais
?’, c’est-à-dire pourquoi les musiques anglophones ont-elles été
‘populaires’, a souligné l’importance des travaux empiristes des
scientifiques et ingénieurs britanniques depuis Newton, travaux
qui dans les studios d’enregistrement du vingtième siècle ont
favorisé une démarche expérimentale chez les ingénieurs du son.
Ainsi, sans que cela soit directement prévu au programme,
beaucoup des débats se sont spontanément portés sur les
définitions conflictuelles du terme ‘populaire’. Mot piégé par
sa 'polysémie’ (Stéphanie Molinaro : ‘Le Concept de musique
populaire à l’épreuve de la réalité sociale du rap’), sa
‘malléabilité’ (Vincent Rouzé : ‘Populaire, vous avez dit
populaire ?’), et surtout par l’analyse misérabiliste des
‘Bourdivins’, qui ont mis en circulation une distinction fort
douteuse et hiérarchisée entre la fonction esthétique du savant
et une fonction présumée sociale du populaire. Pour certains,
le populaire garde son sens séculaire : celui du Front populaire
de 1936, comme Jacky Réault l’a déclaré dans l’un des débats et
confirmé dans sa propre communication, ‘La Chanson comme
mobilisation populaire’. Pour d’autres, peut-être
majoritaires, le ‘sens anglo saxon’ des musiques dites
‘populaires’, défini par plusieurs intervenants comme ‘musiques
de masse’ ou ‘musiques connues de tous’, est dominant. Mais ce
clivage sémantique est, pour moi, moins béant qu’on ne pourrait
le croire, car ce fameux sens anglosaxon est en réalité plus
complexe, la notion de ‘musiques de masse’ étant toujours
contaminée par le sens (francophone) de ‘musiques du peuple’, ce
qui donne en effet une double légitimité à la pop-music,
à la fois commerciale et sociale.
Plusieurs communications ont interrogé en effet l’enjeu de cette
légitimité par l’entremise de l'opposition apparemment binaire
entre haute culture et culture de masse. S. Molinaro et Anne
Pétiau ont cherché à repenser la notion de musiques populaires à
partir, respectivement, du rap et des musiques électroniques.
Olivier Julien a exploité ses travaux antérieurs sur les Beatles
pour situer les musiques populaires entre musiques folklorique
et sérieuse : elles ne sont ni l’une ni l’autre mais composent
une nouvelle synthèse urbaine et ‘phonographique’.
Dans la discussion qui a suivi ce papier et celui de V. Rouzé,
qui tous les deux avaient mis en doute l’idée selon laquelle
popular music égalerait musiques authentiques du peuple,
il y a eu un débat passionné et passionnant sur la question, que
J. Réault a su résumer en une revendication: ‘surtout ne pas
créer une orthodoxie du populaire’. Ce qu’on pouvait observer en
effet, c’était à la fois un glissement du langage critique
francophone vers le sens anglosaxon, les frontières entre
chanson et musiques populaires devenant de plus en plus
'poreuses’ selon Cécile Prévost-Thomas, mais en même temps un
mouvement vigoureux de résistance à ce glissement. Ce qui montre
qu’au moins les études sur les musiques populaires francophones
se trouvent aujourd’hui à un carrefour, alors qu’en 1989 il
semblait s’agir de deux routes parallèles qui n’allaient jamais
se croiser.
La question de la légitimité s’est aussi posée sous deux angles
bien différents de ceux-ci. Premièrement, des approches
comparatistes, ou le populaire a été cerné à travers l’histoire
de l’art (Emmanuel Parent), les musiques expérimentales
(Matthieu Saladin), et le dualisme musique de création/musique
d’exploitation (Barbara Sallé). Et deuxièmement, par le biais de
la politique culturelle. Jean-Charles François, aidé par son
collègue Eddy Schepens (qui aussi prononcé le mot de la fin), a
montré dans son intervention sur le Cefedom Rhône-Alpes à Lyon
que le débat entre musique sérieuse et musique de masse n’est
pas que théorique mais retentit au niveau institutionnel. A
Lyon, en 2000, à la suite d’initiatives prises par Catherine
Trautmann, alors Ministre de la Culture depuis 1997, il fut
décidé que, en plus du jazz déjà reconnu, il fallait accueillir
toutes les pratiques musicales, même les musiques
actuelles/amplifiées. Mais, à en croire J.-C. François, c’est
une chose de reconnaître ces musiques ; c’en est une autre de
les faire cohabiter avec les musiques déjà en place, car il y a
toujours ‘un refus de vivre ensemble’. Autre vecteur de
légitimation, les quotas radiophoniques, dont Bruno Rodriguez a
retracé les enjeux depuis leur mise en place en 1994-1996. Le
Québec a des quotas depuis 1971, mais Martin Lussier, doctorant
en communication à Montréal, a plutôt souhaité aborder la
légitimité sous une autre forme : celle de la logique de la
catégorie institutionnelle à l’oeuvre aux premières
‘Bazarderies’ tenues à Montréal en 2005 pour explorer et
consolider les musiques dites ‘émergentes’. Ici, le chemin de la
reconnaissance, c’est la dénomination tactique, car pour que la
scène émergente existe, ‘il faut la nommer’.
La dénomination comme moyen de légitimation peut aussi expliquer
la montée depuis les années 60 de la notion politique de
francophonie, traitée par C. Prévost-Thomas. Derrière la
création d’institutions comme le Conseil francophone de la
chanson, il y a un désir d’affirmer non seulement une langue
partagée (180. 000 Francophones dans le monde), mais aussi des
éléments culturels : ‘une solidarité qui permettrait de partager
des valeurs communes’. Bien sûr, le problème que cela pose est
de savoir identifier ces valeurs, car les communautés
linguistiques concernées sont souvent éloignées géographiquement
et culturellement les unes
des autres. C’est toute la question posée par le point
d’interrogation figurant dans le sous-titre du colloque et c’est
une question que nous n’avons pas suffisamment approfondie,
d’autant moins qu’une grande proportion des communications
étaient en réalité focalisées sur la France—ironie, puisque nous
étions en Belgique. Cette problématique pourrait être poursuivie
par la branche à l’avenir, et peut-être à la lumière de
nouvelles perspectives ouvertes par les études post-coloniales.
En 1989, à Paris, la confrontation souhaitée entre
cultural studies anglophones et recherches francophones sur
les musiques populaires, c’est, selon G. Guibert, ‘la guerre de
Paris [qui] n’aura pas lieu’. En 2007, à Louvain-la-Neuve, cette
‘guerre’ a bien eu lieu mais il ne s’agissait plus d’une guerre.
Ce qui m’a frappé, c’est que les études françaises, plutôt
fermées sur elles en 1989, se sont admirablement ouvertes depuis
au dialogue international. Le problème, c’est que le monde
anglophone n’a guère renvoyé l’ascenseur, bien que les choses
commencent à bouger. C’est cette invisibilité des musiques
francophones d’Europe au sein des préoccupations dominantes de
l’IASPM qu’il faut contester. Cette ambition ne doit pas pour
autant signifier l’abandon de la spécificité des approches
analytiques francophones. Pas de pensée unique. Le caractère
hautement innovateur des cultural studies, de pair avec
l’hégémonie mondiale de la langue anglaise, risquent de faire
croire à de nouvelles générations de chercheurs francophones
qu’il faut obligatoirement passer par là. En effet, il faut
passer par là sans doute, mais il est impératif que cela ne
revienne pas à un nouveau conformisme. Les études sur les
musiques populaires internationales ont besoin des francophones
d’Europe, justement parce que les questions posées, les méthodes
adoptées par ceux-ci sont ‘exceptionnelles’ : elles ont une
autre couleur, une autre histoire, elles proviennent parfois
d’une autre vision de la culture et de la société et c’est très
bien comme cela.1 Pour qu’il y ait confrontation, synthèse, il
faut qu’on soit deux. D’ailleurs, bien que plus
institutionnalisés aujourd’hui qu’à leur naissance, les
cultural studies en Grande-Bretagne comme aux États-Unis
sont loin d’avoir une identité stable et sûre d’elle. Les
perspectives que nous avons échangées à Louvain-La-Neuve se
doivent donc de s’y frayer une place. La branche francophone
d’Europe est maintenant là pour cela.
David Looseley
Université de Leeds, Royaume-Uni
Notes
1. Le groupe international de recherche sur les cultures
populaires que j’ai récemment lancé à Leeds (Leeds Popular
Cultures Research Group) a justement pour ambition de situer,
de‘localiser’ les cultures populaires dans leurs contextes
nationaux, culturels, linguistiques, etc.(voir le paragraphe du
site intitulé ‘Locating Popular Cultures’). La langue de travail
du groupe est l’anglais, mais ses membres sont de diverses
nationalités et il rassemble, entre autres, beaucoup de
linguistes : francophones, hispanophones, italophones, etc. Pour
d’autres renseignements, voir
http://www.leeds.ac.uk/smlc/Popularculturesresearchgroup.htm
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